Prix des médicaments, recherche et innovation… Les recommandations des laboratoires pharmaceutiques internationaux

Myriem Tamimy, DG de la société GSK, a été élue en novembre 2022 présidente de l’Association «Les entreprises de médicaments au Maroc» (LEMM). Dans cet entretien accordé au «Matin», elle exprime la position des laboratoires pharmaceutiques internationaux sur des sujets déterminants pour l’avenir des secteurs pharmaceutique et sanitaire au Maroc. Pour elle, la baisse continue des prix des médicaments impacte les différents acteurs et d’autres solutions peuvent être adoptées comme la couverture médicale des soins coûteux tout en «libérant» les médicaments «conseil en pharmacie». Elle préconise également des contrats PPP entre l’État et les laboratoires pour favoriser l’accès équitable à l’innovation.

Le Matin : Vous êtes la première femme à la tête de LEMM, que représente ce poste pour vous et quelle a été votre réaction à l’annonce de votre nomination ?

Myriem Tamimy : 
De mon côté, rien d’inédit ! Le monde des laboratoires pharmaceutiques est très féminin. Au sein même de LEMM, les femmes ont toujours été bien représentées dans les instances décisionnaires. L’égalité des genres reste un sujet pour assurer la relève et doter les jeunes femmes de la confiance nécessaire à leur progression de carrière. Cela dit, je reste fière de porter les valeurs et les missions des laboratoires pharmaceutiques internationaux, pas seulement en tant que femme dirigeante, mais surtout en tant que citoyenne marocaine débordante d’ambition et de volonté pour mon pays. À cette occasion, je remercie l’ensemble des membres de la confiance qu’ils ont bien voulu m’accorder en m’élisant à la tête de l’association il y a plus de 6 mois. 

Quelle est la vision de LEMM pour le marché marocain du médicament, surtout en cette période de grandes réformes de la santé et de la protection sociale ?

LEMM a toujours maintenu le même cap, et ce depuis deux décennies : accompagner l’accès équitable à l’innovation thérapeutique et aux soins de santé de qualité. Tous les membres de LEMM sont engagés pour répondre avec efficacité et en toute responsabilité aux objectifs de réforme du secteur de la santé de notre pays. Aujourd’hui, nous avons le recul nécessaire pour tirer les meilleurs enseignements de la crise Covid. Le plus important à retenir : la santé n’est pas un simple poste de dépense ou un secteur social coûteux, c’est avant tout un investissement à moyen et long terme et c’est un secteur productif. Sous les hautes orientations stratégiques de Sa Majesté, nos décideurs publics ont fait preuve d’agilité et de proactivité, faisant de notre pays un exemple cité à l’échelle internationale dans la riposte contre la pandémie.

Nos membres n’ont pas manqué de contribuer à ce succès que ce soit sur le plan financier, logistique ou sanitaire pour assurer la disponibilité et l’approvisionnement du Royaume en médicaments, vaccins et tests diagnostiques et préserver par conséquent sa souveraineté sanitaire et pharmaceutique. Au décours de la crise, la Vision et l’Impulsion Royale du chantier de refonte du système de santé, accompagnées par la généralisation de la couverture sanitaire universelle, inscrivent le Maroc dans un tournant important de son histoire. Cette réforme n’est pas la simple affaire des autorités ou du gouvernement, mais bien l’affaire de tous. LEMM est conscient de l’importance de ce chantier, et s’y inscrit totalement en engageant tous les efforts pour y contribuer efficacement. 

Quel a été l’impact de la baisse des prix des médicaments ces dernières années sur les laboratoires pharmaceutiques et le marché en général ? Et quelles sont, selon vous, les solutions alternatives pour faciliter l’accessibilité du médicament à la population ?

Tout d’abord, comme vous le savez, depuis 2014, la fixation des prix des médicaments se base sur le prix de fabrication HT le plus bas des pays du benchmark. Je souhaite rappeler que les pays considérés dans le panier du benchmark au Maroc, sont eux-mêmes soumis à des benchmarks internationaux de dizaines de pays pour la fixation de leurs prix, avec toujours la même logique du plus bas du benchmark. De ce fait le PFHT retenu au Maroc est parmi les plus bas au monde. Ensuite, la règlementation marocaine en vigueur impose la révision régulièrement des prix par des mécanismes définis. Ces mécanismes induisent des baisses continues qui impactent les différents acteurs sur toute la chaîne de valeur et fragilise donc leurs investissements.

Nous pourrions comprendre que la baisse des prix des médicaments paraisse comme la solution la plus simple et comme un des leviers de réussite du chantier de généralisation de l’assurance maladie obligatoire. Cependant, la santé est soumise à de nombreux paramètres, à la fois économiques, sociaux, sanitaires, technologiques et scientifiques. Une action supplémentaire sur les prix nécessite beaucoup d’ajustements et d’accompagnement des acteurs pour en effet, d’un côté, répondre aux contraintes des payeurs et, de l’autre, maintenir les équilibres financiers pour la pérennité de l’industrie pharmaceutique marocaine, quel que soit son mode opérationnel. Cette dernière a une mission majeure qu’elle se doit d’accomplir dans les meilleures conditions : approvisionner le marché, régulièrement et sans interruption. Cet équilibre peut être impacté par le contexte actuel de tension sur les prix des matières premières, avec une hausse de prix constante, y compris pour les intrants et les coûts logistiques.  

Pour résumer, ce que LEMM recommande c’est d’instaurer un système plus prédictible qui limite la désescalade des prix avec des impacts négatifs sur l’ensemble de la chaîne de valeur (pharmaciens, grossistes, laboratoires pharmaceutiques, hôpitaux, cliniques, etc.), et plus prévisible qui nous permettra de réaliser nos plans d’investissements pour les années à venir. De nombreuses solutions existent pour garantir à la fois l’accès au médicament au meilleur prix et maintenir la viabilité des opérateurs économiques. Nous recommandons par exemple d’évaluer systématiquement le coût des maladies, d’intégrer la notion de stabilité monétaire et la volatilité des taux de change dans les pays du benchmark.

Une approche plus différenciée des impacts budgétaires sur les caisses permettrait de prioriser la couverture de soins coûteux pour les patients et libérer l’accès aux produits appelés «médicament conseil en pharmacie», très répandus dans plusieurs pays. Bien évidemment, ces derniers doivent faire l’objet d’un cadre réglementaire adéquat. En effet, ces produits ont un prix qui ne représente pas une charge insurmontable pour le patient. Ces médicaments, avec AMM, exclusivement vendus en pharmacie, sont généralement utilisés pour traiter des affections bénignes et courantes. Je pense que le Maroc est prêt pour définir juridiquement le statut et le cadre spécifique du «médicament conseil» en pharmacie. Cela permettra très rapidement de générer des économies pour les caisses gestionnaires de l’assurance maladie obligatoire. À l’instar de ce qui se fait dans le monde, ces économies générées par le médicament conseil en pharmacie pourront être injectées pour améliorer l’accès à l’innovation thérapeutiques souvent vitale en cas de maladie lourde.

Le Maroc n’échappe pas à la pénurie de médicaments que connaissent plusieurs pays ces derniers temps. Comment peut-on expliquer cette situation et comment y faire face d’après vous ?

Il y a plusieurs facteurs qui peuvent expliquer cette pénurie. Tout d’abord, il y a la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19 qui a augmenté la demande de certains médicaments, comme les antiviraux et les antibiotiques, et a perturbé les chaînes d’approvisionnement mondiales. De plus, il y a eu une augmentation des coûts des matières premières et des frais de transport, ce qui a conduit à des augmentations de prix et à des difficultés d’approvisionnement. Pour faire face à cette situation, il est important de travailler ensemble : industrie pharmaceutique, autorités de réglementation et gouvernement. Il est crucial de mettre en place des politiques qui facilitent l’accès aux médicaments, mais surtout leur disponibilité. Comme je l’ai déjà expliqué, sans prédictibilité, il est difficile d’anticiper et de prévenir les ruptures de stock. En conclusion, le Maroc ne connait pas de pénurie de médicament et fort heureusement. Nous devons travailler ensemble pour garantir la disponibilité et l’accès à tous les médicaments, essentiels ou innovants, en garantissant la qualité et la sécurité des produits. 

La R&D et l’innovation constituent un défi majeur pour le secteur pharmaceutique marocain. Quel est le potentiel du pays dans ce domaine aux niveaux national et régional ?

D’abord, il faut savoir qu’à l’horizon 2030, 15% de la population au Maroc sera âgée de plus de 60 ans. Par ailleurs, aujourd’hui déjà, 1 famille sur 7 compte un patient qui souffre de maladie non transmissible (maladies chroniques, cancer, maladie mentale, etc.). Aussi, il faut savoir que l’incidence de ces maladies est multipliée par 2 à 7 chez les personnes âgées de plus de 60 ans. Au travers d’études prospectives réalisées dans les pays de l’OCDE, il a été démontré qu’investir 1 dollar dans l’innovation pour le traitement des maladies cardiovasculaires a permis d’économiser jusqu’à 10 dollars en frais d’hospitalisation et en visites aux urgences.

Autre exemple, l’arrivée de traitements oraux en oncologie a permis à de nombreux patients atteints de cancers d’être traités à domicile. Les preuves ont été établies dans l’ensemble du champ des maladies non transmissibles à travers des innovations en médicaments et en vaccins. Les traitements innovants génèrent des marges de manœuvre pour le système de santé et sont sources d’économies considérables (hospitalisations évitées, diminution des consultations, réduction des arrêts de travail, etc.), en plus de sauvegarder la santé et la dignité du citoyen, acteur économique et facteur d’équilibre des ménages. Cela dit, à ce jour, il est regrettable de constater que l’innovation est peu présente ou peu considérée dans le cadre de la réforme du système de santé. Exemple : depuis 2020, aucun médicament innovant n’a été approuvé au remboursement hormis les cas de remboursements dérogatoires qui profitent à quelques patients.

Au LEMM, nous pensons que des efforts doivent être déployés, d’autant que des solutions existent réellement. Face au chantier de la CSU, il serait donc important de considérer l’innovation comme un levier majeur de prévention, de prise en charge équitable des patients, de maîtrise des coûts dans la durée et de transformation de la gouvernance du système de soins.  

Des efforts considérables sont menés, au Maroc, pour réformer le système de santé, et les priorités sont multiples et complexes à coordonner. D’ailleurs, nous, au LEMM, avons eu l’occasion de coorganiser avec le ministère de la Santé et de la protection sociale un excellent symposium sur les externalités positives de l’in – novation thérapeutique, notamment dans le cadre du chantier de la généralisation de l’assurance maladie obligatoire. Cette réunion de travail a rassemblé les acteurs de l’écosystème et a été l’occasion de présenter justement les solutions dont on parle et qui sont actives aujourd’hui dans plusieurs pays de l’OCDE et de l’Europe de l’Est. Parmi elles existent des solutions facilement et rapidement implémentables dans notre pays, tout en préservant la pérennité des caisses gestionnaires. Et naturellement au profit des patients marocains ! Les contrats innovants dont on parle et qui ont été présentés concernent exclusivement les médicaments innovants et coûteux et de dernière génération.

Ces contrats s’articuleraient autour d’une convention PPP entre les autorités concernées et le propriétaire de cette innovation. D’ailleurs, ces solutions existent déjà sous diverses formes dans plusieurs pays qui ont dû répondre à l’équation de l’expansion de la couverture sanitaire avec l’accès équitable à l’innovation thérapeutique tout en garantissant la pérennité du système de santé. Il existe également d’autres solutions de financement de l’innovation, comme par exemple la taxe dite du «pollueurpayeur».

Autrement dit, il s’agit de mettre en place une caisse de financement re – cueillant les taxes sur le sucre, le tabac ou encore l’alcool. Les laboratoires pharmaceutiques pourraient même y contribuer. Ces mécanismes existent ailleurs dans le monde et ont déjà été proposés pour notre pays.

Au final, le citoyen aura accès au traitement innovant dont il a besoin, les professionnels de santé seront formés aux meilleurs standards thérapeutiques, les organismes gestionnaires feront des économies ciblées et l’industriel continuera sa mission de développement au Ma – roc, et enfin le pays en sortira gagnant à l’échelle internationale (développement de la recherche biomédicale, sous-traitance de fabrication de produits de santé et vaccins, plateforme d’export, système universitaire fort, etc.). Cela nécessite un climat serein et surtout de confiance pour œuvrer tous ensemble dans le respect des fondamentaux d’un bon système de santé, à savoir la qualité, la durabilité et la solidarité.

Les parties prenantes doivent s’écouter, fixer les enjeux et les priorités, définir les solutions et les implémenter ensemble. Vous le savez très bien, les avancées des connaissances scientifiques, thérapeutiques et technologiques dans notre domaine sont considérables et rapides. Elles offrent aux professionnels de la santé des solutions thérapeutiques de plus en plus efficaces et de mieux en mieux adaptées et calibrées selon les besoins des patients. C’est pourquoi les réglementations doivent être un moteur, voire un facilitateur pour ces nouvelles solutions. 

Les fabricants locaux pèsent l’essentiel en termes de volume sur le marché du médicament, mais ce sont les laboratoires étrangers qui génèrent le plus de revenus en raison des prix de leurs produits. Comment rééquilibrer cette structure pour le bien du secteur, du système national de santé et in fine du patient marocain ?

Nous avons toujours soutenu la fabrication locale du médicament dit «essentiel», lorsque technologiquement cela est possible, et nous demeurons favorables à un système d’encouragement de la fabrication locale de médicaments essentiels de qualité et au juste prix. Il est aussi utile de rappeler qu’environ 80% des médicaments commercialisés dans le privé sont fabriqués localement, dont 54% par nos membres en propre ou à travers un modèle de partenariat avec des établissements pharmaceutiques industriels (EPI).
Quant aux génériques, il existe une règle assez simple : le princeps d’aujourd’hui est le générique de demain. N’oubliez pas que le taux de pénétration du générique au Maroc, dans le marché privé total, s’élève à plus de 40%. C’est l’un des plus fort dans le monde comparativement à d’autres pays comme la France (25%). Il est de plus de 92% dans le marché public au Maroc.

Selon l’ANAM, dans le GMR le nombre de génériques est de plus de 68%. D’ailleurs, nous avons toujours milité pour améliorer les délais d’obtention des AMM (autorisations de mises sur le marché) et des remboursements des médicaments en général, comme par exemple la mise en place des fast track pour les princeps déjà titulaires d’AMM américaines ou européennes. Notons que plus vite le princeps arrive sur le marché, plus vite le générique arrive aussi.
Tout cela pour dire que le Maroc excelle en matière de fabrication locale et de pénétration du générique. Il est donc temps aujourd’hui de répondre aux ambitions du Royaume en réorientant la stratégie industrielle pharmaceutique nationale vers l’export et, en parallèle, investir dans l’innovation et la R&D.

Qu’en est-il alors du transfert de technologie et de savoir ?

Dans le cadre du nouveau modèle de développement, LEMM œuvre depuis quelques années déjà, en partenariat avec les autorités, pour le développement d’un véritable écosystème R&D dans notre pays. La finalité : positionner le Maroc comme une plateforme régionale attractive et compétitive pour l’hébergement de la recherche internationale et le renforcement de la R&D locale. Le Maroc, comme l’ont déjà fait les Égyptiens et les Turcs, pourrait ainsi capter une partie des 400 millions de dollars qui sont générés par la recherche biomédicale dans la région MENA. Pour ce faire, nous avons rassemblé tous les acteurs de l’écosystème R&D et proposé plusieurs mesures qui ont permis la genèse d’un texte de loi puis de certains textes d’application en faveur de la recherche biomédicale au Maroc…
Nous sommes en attente de la publication d’autres textes réglementaires pour aligner la réglementation marocaine sur les standards internationaux. Ces textes devraient au moins rendre l’offre marocaine compétitive dans le domaine de l’hébergement des essais cliniques dans la région, à l’instar de pays hôtes habituels faisant face à divers défis (gouvernance, délais, etc.).

Quelles sont les recommandations de LEMM pour le chantier sanitaire du Royaume qui est en pleine transformation ?

Notre engagement est fort auprès des autorités, et indépendamment des mandats, nous soutenons toutes réformes ou chantiers structurants dont l’impact est positif sur la santé du citoyen. En priorisant, je dirais que l’un des grands chantiers serait la réglementation qui gagnerait à s’aligner sur l’international. Elle permettrait d’ériger le Maroc comme destination attractive et compétitive pour les investissements étrangers. Il convient aussi d’ouvrir le champ pour des opportunités de développement, à travers par exemple de nouveaux statuts favorables à la sous-traitance de fabrication, de conditionnement et aux plateformes logistiques continentales. La dématérialisation des procédures, actuellement en cours de déploiement, est déjà un signal fort en faveur de l’optimisation du circuit réglementaire qui aboutira, sans aucun doute, à de meilleurs délais de traitement, une meilleure traçabilité, et par conséquent un meilleur accès aux médicaments.

Source : lematin.ma